Et si le Château de la Forge Céleste était le nouveau Cheval Blanc à seulement 28,50 € ? Ou plutôt, devrais-je dire, le nouveau Rayas de Saint-Émilion ?
Okay, j'en imagine déjà certains à moitié s'étrangler et crier au blasphème. Alors je vais devoir m'expliquer et développer... Mais quand on y réfléchit, ma déclaration n'est peut-être pas aussi absurde et provocante qu'elle en a l'air.
Si vous avez bien suivi mon épisode sur Cheval Blanc, vous connaissez déjà son histoire. Mais pour ceux qui dormaient au fond de la classe, en résumé : Cheval Blanc, c'est l'histoire d'un fou du bus qui décida d'aller à l'encontre des us et coutumes du vignoble d'alors. En plantant notamment 50 % de son vignoble avec du Cabernet Franc. Cépage alors peu répandu à l'époque. Or, cette variété démontra qu'elle pouvait révéler toute sa superbe sur les sols de Saint-Émilion. En résumé, c'est l'histoire d'un pari dingue qui s'est révélé gagnant... Comme pour Forge Céleste !
Mon fou du bus à moi, c'est Matthieu Verhaeghe. Dès 2001, il convertit l'ensemble de ses vignes à l'agriculture biologique. Une hérésie, alors, pour Bordeaux. On est dans les décennies Parker, ce laps de temps où les vins se font dans les labos d'œno et où il faut que ça soit dense et boisé. Désolé pour le raccourci, c'est un peu cliché. Je sais.
En 2003, il fait l'acquisition d'une micro-parcelle de seulement 0,48 ha nichée au sud du Château Figeac (1er Grand Cru Classé A de Saint-Émilion). Depuis ces fameuses terrasses, on y voit d'ailleurs Figeac à 200 mètres. Et je sais de quoi je parle, j'y étais cet été. Autant vous dire que la grandeur et la qualité de ces terroirs silico-graveleux ne sont plus à démontrer.
Année après année, il va instaurer des modes de culture alors anormaux pour l'époque : éco-pâturage, apport de compost végétal ou encore prise en compte du cycle lunaire pour accompagner le travail au vignoble.
Et en 2018, après quatre années d'expérimentation, il donne naissance au premier Saint-Émilion bio et sans sulfites ! Flacon qui fut aussi agréé USDA Organic, qui, d'après les propos rapportés par Matthieu, est le plus jusqu'au-boutiste des labels bio existants.
Autant vous dire que moi-même, la toute première fois que je l'ai rencontré au salon Vinexpo, je me suis demandé intérieurement : « Qu'est-ce que c'est que ce taré ? Pourquoi il se fait chi*r à faire cela dans un vignoble mondialement renommé et où les vins denses et boisés se vendent comme des petits pains ? »
Et puis j'ai goûté Forge Céleste 2018 et ma carrière de caviste et de dégustateur a été bouleversée. La claque. La pureté du fruit portée par un équilibre de funambule. J'étais abasourdi et amoureusement groggy de ce que je venais de goûter.
Cheval Blanc ? Un pari audacieux qui s'est révélé gagnant. Forge Céleste ? Je pense qu'on peut aisément dire, à l'heure où Bordeaux est malheureusement en train de sombrer dans les abysses, que revenir au modèle de l'artisan vigneron qui a tout misé sur la qualité, en prenant un virage avant-gardiste vers le bio, puis vers l'agroécologie et le sans-soufre pour laisser la pureté du fruit s'exprimer, me semble être un pari, si ce n'est déjà gagnant, au moins en très bonne voie de réussir.
Et pour Rayas ? Eh bien, je dirais la pureté du fruit. J'ai beaucoup potassé l'histoire de Rayas pour mon futur épisode (désolé pour le spoil). Et ce qui est très souvent revenu au gré de mes lectures, c'est que le regretté Emmanuel Reynaud cherchait toujours à atteindre le climax, la plus pure dimension fruitée de ses raisins. « Si les fruits sont bons, il n'y a pas de problèmes », avait-il coutume de dire. Philosophie partagée par Matthieu.
On en arrive donc à ce troisième millésime de Forge Céleste, après 2018 et 2019. En effet, Matthieu ne produit que quelque 3 000 bouteilles par millésime, et cela uniquement lorsqu'il juge l'année assez qualitative.
Forge Céleste 2024 n'est qu'en AOP « Saint-Émilion » et non pas en « Saint-Émilion Grand Cru », comme pour le millésime 2019 que je vous avais proposé à la vente il y a deux ans. La raison est assez simple et recoupe ce que je vous disais avant : exprimer la plus pure dimension fruitée du terroir. Déjà parce que 2024 fut une année bien plus fraîche que 2019 et qui appelait moins à un élevage en barriques, mais aussi parce que Matthieu voulait revenir à l'esprit originel de sa création.
Et à la dégustation ce 2024, qu'est-ce que cela donne ?
La Forge Céleste est une perle rare dont le maître-mot est la pureté. J'ai été impressionné par la race de son bouquet, porté par des notes cristallines et sucreuses de fruits rouges mûrs, comme la fraise des bois ou encore la cerise griotte. Les habituelles notes de végétal noble (bourgeon de cassis ++) se dévoilent aussi. Puis c'est au tour de l'encre de Chine, du papier d'Arménie, de la craie ou encore de la fine charcuterie d'entrer dans la danse.
Au palais, là encore, c'est un numéro de funambulisme tout en grâce, dont l'équilibre se joue entre son acidité cristalline, sa matière juteuse et aérienne et ses tanins raffinés et droits, mais qui devront encore être un peu domptés par le temps. La bouche a juste ce qu'il faut de fouet du fruit.
Vin nécessitant une très grosse ouverture (3 h, c'est le minimum syndical pour moi), il révélera même avec le vieillissement des notes de morille. C'est l'expérience des 2018 et 2019 qui parle.
Alors maintenant que je vous ai dit tout cela, que je vous l'ai comparé à du Cheval Blanc ou du Rayas, vous allez avoir tellement d'attentes que forcément... Bah, il y aura des déçus. C'est malheureusement la cruauté du métier de caviste. On aimerait pouvoir vous transmettre nos coups de cœur et vous faire aimer certains vins autant que nous les avons aimés. Mais parfois, eh bien, cela ne clique pas.
Mais d'une, puisque je n'ai plus grand-chose à perdre et que, quitte à continuer d'être dans l'hyperbole teintée d'exagération, je vous dirais que, pour avoir récemment dégusté les 5 Grands Crus Classés A de Saint-Émilion, aucun ne m'a amené à penser qu'il était au-dessus de Forge. Très sincèrement. Sauf que pour info, un Cheval Blanc 2024 en primeur, c'était 390 € TTC. Forge Céleste, c'est 28,50 €.
Et de deux, eh bien, c'est un peu le vin de ma vie. Demain, si je devais passer à la guillotine, j'aimerais, pour mon Ultima Cena, avoir ce flacon à ma table. 2018 et 2019 restant à ce jour, et dans leurs styles respectifs, deux des plus grandes émotions qu'il m'ait été donné d'avoir, verre en main.
Donc merde, tant pis si ça fait des déçus, j'ai des convictions, je les défends.
Par contre, et alors que je conclus doucement cet énorme pavé, j'aimerais vous rappeler quelques consignes de sécurité pour le bien de ce vol 647 à destination de Saint-Émilion.
D'une, c'est encore très très jeune. En novembre 2024, je vendais le millésime 2019. Là, je vous propose le millésime 2024 dès octobre 2026. Alors oui, son retour à ses origines en fait un vin davantage sur le fruit, mais si je n'avais pas eu une épée de Damoclès financière (qui mènera peut-être à ma perte), j'aurais voulu vous le proposer plus tard. Donc par pitié, donnez-lui du temps. On ne se jette pas dessus comme des morts de faim.
Et de deux, attention, c'est un vrai vin de connaisseurs. Cave à vin indispensable pour le conserver dans des conditions optimales. Je veux pas de « Oui, mais t'inquiète, j'ai un petit cellier/placard dans mon appart qui est toujours autour de 20 degrés ».
Conclusion, vous pouvez m'accuser d'en faire des caisses sur lui, mais je m'en contrefiche ! Le cœur a ses raisons que la raison ignore. ❤️ Surtout à 28,50 € !
Assemblage : Merlot 80%, Cabernet Franc 20%.
Degré d'alcool : 13%.
Élevage : En cuve inox en atmosphère contrôlée.
Garde : 10 à ?? ans (2034 à 20XX) Honnêtement c'est un vin tellement "astral" que je ne saurais me risquer à une période d'ouverture.
Cuvée certifiée bio 🌿